AU-DELÀ DU MUR – Lectures intéressantes

L’Actualité (1 mars) 2015, section “Livres” de Martine Desjardins.

La patience du franc-tireur

La patience du franc-tireur

Pourquoi apprécie-t-on les peintures rupestres et les fresques romaines, mais pas les graffitis contemporains ? Pourquoi considère-t-on les tags comme d’offensants actes de vandalisme, alors qu’on tolère les enseignes lumineuses, les pancartes électorales et les panneaux publicitaires, qui déparent autant le paysage urbain ? Devrait-on leur reconnaître une valeur artistique et veiller à leur conservation ? Deux auteurs d’origines et d’horizons très différents tentent de répondre à ces questions – et arrivent presque aux mêmes conclusions.

Arturo Pérez-Reverte, qui a souvent inséré la peinture au coeur de ses romans (Le tableau du maître flamand, Le peintre de batailles), raconte cette fois les tribulations de Lex, une spécialiste en art urbain, à Madrid, Lisbonne, Vérone et Naples, alors qu’elle tente de repérer Sniper, un graffeur légendaire dont personne ne connaît l’identité. Un peu à la manière de l’artiste britannique Banksy, Sniper est un maître des images-chocs et des phrases controversées. Il use de son influence auprès des jeunes pour organiser des frappes collectives dans des lieux particulièrement dangereux (tunnels de métro, toits escarpés), où plusieurs laissent leur vie. Sa tête est d’ailleurs mise à prix par le père d’une victime de ces opérations de commandos.

En plus d’initier les lecteurs au matériel, aux supports, aux différents styles (wild, bubble, hardcore) et à la culture des tagueurs, La patience du franc-tireur offre un point de vue éclairé et approfondi sur l’art éphémère de la rue. Contrairement aux murales commandées et approuvées par les municipalités, celui-ci serait libre parce qu’il se pratique dans la clandestinité et l’anonymat, et vivant parce qu’il n’est «pas un produit, mais une activité». Ce serait aussi le seul art honnête, parce qu’il ne profite pas de la «perversion du marché» avec ses cotes, ses galeries et ses musées.

Les graffitis illégaux que les autorités s’acharnent à nettoyer ou à recouvrir procèdent sans doute d’une véritable démarche artistique. Sniper se voit comme un franc-tireur incorruptible et subversif, qui lutte contre le monde artificiel des images officielles par une forme ciblée de guérilla urbaine. «Cette société nous laisse peu d’occasions de prendre les armes, dit le graffeur. Et donc je prends mes aérosols.» De là à affirmer, comme lui, que les graffitis ont une plus grande valeur que cette «mode pour snobs» que sont les performances et les installations, il n’y a qu’un pas, que Pérez-Reverte se garde bien de franchir. Le romancier espagnol préfère voir, dans la soi-disant pureté de son personnage, une pose idéologique qui trouve sa justification dans la mort des jeunes graffeurs et, par là, frise le fanatisme.

Dans son premier roman, intitulé Le tao du tagueur, l’homme de théâtre Serge Ouaknine insiste aussi sur la nature marginale de l’artiste urbain, qui refuse d’être récupéré par le système. À travers l’histoire de Panda, un publicitaire parisien qui a abandonné son «auge de luxe» pour devenir tagueur à Montpellier, il peint le portrait d’une communauté tribale où la signature de l’artiste est une marque territoriale, certes, mais surtout un «marqueur de tensions sociales» et la manifestation d’une «rage expressive» dont l’origine remonte aux grottes peintes de la préhistoire.

La rencontre de Panda avec une étudiante de Shanghai est l’occasion, pour l’auteur, d’établir des correspondances fascinantes entre les tags et l’art de la calligraphie chinoise. Il va jusqu’à comparer la criminalisation des tagueurs à la rééducation des maîtres calligraphes durant la Révolution culturelle. Tout comme le tag «colle à la ville pour saisir ce qu’elle ne voit pas», Le tao du tagueur est un livre transformateur qui ouvre les yeux du lecteur et le force à regarder ce qui se cache sous la surface des murs. Impossible, dorénavant, de ne pas déplorer la destruction de ce «patrimoine des indigènes urbains».

La patience du franc-tireur, par Arturo Pérez-Reverte, Seuil, 244 p., 32,95 $.

Le tao du tagueur, par Serge Ouaknine, XYZ, 176 p., 21,95 $.

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